Les captures accidentelles en mer : quand la pêche menace la faune marine

Chaque hiver, des dauphins échoués sur les plages atlantiques rappellent une réalité que l’on oublie souvent en dégustant des fruits de mer : la pêche ne remonte pas toujours ce qu’elle vise. Dauphins, tortues marines, requins et oiseaux marins figurent parmi les captures accidentelles les plus fréquentes des filets et des lignes destinés à d’autres espèces. Ce phénomène, que les scientifiques désignent aussi sous le terme anglais de bycatch, représente aujourd’hui l’une des principales menaces qui pèsent sur plusieurs populations de grands animaux marins, parfois davantage que la chasse directe ou la pollution.

Comprendre ce mécanisme, ses zones les plus touchées et les solutions déjà testées en mer permet de mesurer à la fois l’ampleur du problème et les marges de progrès bien réelles qui existent, sans opposer systématiquement les métiers de la pêche à la protection de la faune marine. C’est tout l’objet de ce dossier, qui s’appuie notamment sur les observations menées en France dans le golfe de Gascogne, l’une des zones les plus surveillées d’Europe sur ce sujet.

Chalutier tirant son filet de pêche en pleine mer
Un chalut de pêche en pleine mer : de nombreuses espèces non ciblées peuvent s’y retrouver piégées. Photo : Gu Bra / Pexels

Qu’est-ce qu’une capture accidentelle en mer ?

Quand un chalutier remonte son filet, tous les poissons qui s’y trouvent ne sont pas forcément ceux qu’il visait. Un dauphin, une tortue, un requin ou un oiseau marin peuvent se retrouver piégés dans les mailles ou accrochés à une ligne, sans que le pêcheur l’ait voulu. C’est ce que les scientifiques appellent une capture accidentelle, ou bycatch en anglais : la prise involontaire d’une espèce non ciblée par un engin de pêche. Le phénomène concerne aussi bien la pêche artisanale que la pêche industrielle, et touche des écosystèmes marins du monde entier, des côtes bretonnes aux eaux tropicales.

Contrairement au braconnage, il n’y a ici ni intention ni profit recherché : l’animal capturé n’a souvent aucune valeur commerciale et se retrouve rejeté à la mer, mort ou mourant. C’est justement ce caractère involontaire qui rend le problème difficile à combattre. On ne peut pas simplement interdire une pratique de pêche entière sans mettre en péril l’activité de milliers de marins pêcheurs : il faut trouver des solutions techniques et réglementaires qui laissent filer les espèces non désirées tout en conservant la capture ciblée. C’est tout l’enjeu des dispositifs présentés plus loin dans cet article.

Le Golfe de Gascogne, un point noir pour les dauphins communs

En France, l’exemple le plus documenté reste celui des dauphins communs du golfe de Gascogne. Chaque hiver, entre décembre et mars, plusieurs centaines de ces cétacés s’échouent, morts, sur les plages de la façade atlantique, de la Vendée au Pays basque. L’observatoire Pelagis du CNRS, basé à La Rochelle, recense ces échouages depuis des décennies et a pu établir un lien direct entre ces pics de mortalité hivernaux et l’activité de pêche au large : les carcasses portent fréquemment des traces de filets, des amputations de nageoires ou des marques de corde caractéristiques d’une capture accidentelle.

Le dauphin commun suit en effet les mêmes bancs de poissons (sardines, anchois, merlus) que les chalutiers pélagiques et les fileyeurs qui opèrent dans le golfe en hiver. Pris dans la nasse au milieu du filet, l’animal ne peut plus remonter respirer à la surface et se noie en quelques minutes. Face à ce constat, les autorités françaises ont mis en place depuis 2024 une fermeture spatio-temporelle de la pêche, appelée familièrement le mois sans pêche : durant environ un mois, certains engins jugés les plus à risque sont interdits dans une zone définie du golfe de Gascogne. Les premiers résultats sont encourageants, avec une réduction des captures de dauphins observée d’environ 60 % au cours de l’hiver 2025 par rapport aux hivers précédents.

Un dauphin qui s’échoue avec des traces de filet, ce n’est jamais un accident isolé. C’est le symptôme d’une pression de pêche qui dépasse ce que la population de cétacés peut encaisser sans s’effondrer.

Thomas Mercier, naturaliste

Cette fermeture temporaire ne résout pas tout : certains professionnels de la pêche dénoncent une mesure économiquement lourde, tandis que des associations de protection des cétacés la jugent encore insuffisante au regard du nombre d’échouages. Le débat illustre bien la difficulté de concilier deux impératifs légitimes, celui de préserver une activité économique ancienne et celui de ne pas décimer une population de mammifères marins déjà fragile. La suite de cet article montre que des solutions techniques, moins radicales qu’une fermeture totale, existent aussi.

Tortue marine nageant sous l’eau près de la surface
Les tortues marines figurent parmi les espèces les plus exposées aux captures accidentelles des chaluts à crevettes. Photo : Jake Houglum / Pexels

Tortues marines, oiseaux marins, requins : une menace qui touche toutes les mers

Le golfe de Gascogne n’est qu’un exemple parmi d’autres. Partout dans le monde, les captures accidentelles frappent des groupes d’animaux très différents, avec des engins de pêche qui ne sont pas toujours les mêmes :

  • Les tortues marines se prennent surtout dans les chaluts de crevettiers et les filets maillants, en particulier en Méditerranée et dans les zones tropicales où elles viennent pondre.
  • Les oiseaux marins, comme les albatros et les puffins, avalent les hameçons appâtés des palangres pendant leur mise à l’eau et se noient en plongeant à leur suite.
  • Les requins et les raies sont fréquemment capturés par les palangres de haute mer destinées au thon ou à l’espadon, dont ils partagent le territoire de chasse.
  • Les marsouins et petits cétacés côtiers, plus discrets que les dauphins, sont eux aussi très vulnérables aux filets maillants fixes posés près des côtes.

La Méditerranée illustre bien cette accumulation de menaces : c’est à la fois une zone de reproduction pour plusieurs espèces de tortues marines et un couloir de circulation pour les dauphins et les grands cétacés, le tout dans une mer parmi les plus fréquentées au monde par le trafic maritime et la pêche. Les articles consacrés aux dauphins de Méditerranée et aux tortues marines sur Farmicroc détaillent d’ailleurs les programmes de surveillance renforcée mis en place ces dernières années sur ce bassin.

Groupe d’animaux Engin de pêche le plus impliqué Zone particulièrement concernée
Dauphins et petits cétacés Chaluts pélagiques, filets maillants Golfe de Gascogne, mer Baltique
Tortues marines Chaluts à crevettes, filets maillants Méditerranée, zones tropicales
Oiseaux marins (albatros, puffins) Palangres de fond et de surface Océan Austral, Atlantique Sud
Requins et raies Palangres pélagiques, chaluts Océans Atlantique, Indien, Pacifique

Les solutions techniques : comment réduire les captures accidentelles

La bonne nouvelle, c’est que le monde de la pêche n’est pas resté les bras croisés face à ce problème. Des ingénieurs, des biologistes marins et des pêcheurs eux-mêmes ont mis au point des dispositifs relativement simples qui permettent de laisser filer les espèces non ciblées sans pour autant vider les filets des poissons recherchés. L’Office français de la biodiversité (OFB) soutient et évalue plusieurs de ces innovations en partenariat avec les professionnels de la filière.

Le plus connu est sans doute le TED, pour turtle excluder device, une trappe grillagée installée à l’intérieur d’un chalut à crevettes. Quand une tortue trop grosse pour passer entre les mailles fines heurte la grille, elle est automatiquement guidée vers une ouverture de sortie, pendant que les crevettes, bien plus petites, continuent leur chemin vers le fond du filet. Les études menées aux États-Unis, où ce dispositif est obligatoire depuis les années 1990, montrent une réduction de la mortalité des tortues de plus de 90 % sur les zones équipées, sans perte significative de crevettes récoltées.

Pour les mammifères marins, la solution la plus répandue est le pinger, un petit répulsif acoustique fixé sur les filets qui émet un signal sonore désagréable pour les dauphins et les marsouins, sans perturber les poissons ciblés. Pour les oiseaux marins, ce sont des banderoles colorées appelées tori lines, tendues au-dessus de la ligne au moment de sa mise à l’eau, qui effraient les oiseaux et les empêchent d’approcher les hameçons appâtés le temps qu’ils coulent hors de leur portée.

Dispositif Principe de fonctionnement Espèces protégées
TED (trappe à tortues) Grille de tri avec trappe de sortie dans le chalut Tortues marines
Pinger acoustique Émission d’un son répulsif près du filet Dauphins, marsouins
Tori lines (banderoles) Effarouchement visuel au-dessus de la ligne Albatros, puffins
Hameçons circulaires Forme réduisant les prises profondes chez les tortues Tortues, requins

Ces outils ne sont efficaces que s’ils sont réellement utilisés, entretenus et adaptés à chaque type de pêche : un pinger mal réglé ou une batterie déchargée ne protège plus personne. C’est pourquoi leur déploiement s’accompagne généralement de formations auprès des équipages et de contrôles réguliers, financés en partie par des fonds européens dédiés à la pêche durable.

Le coût de ces équipements reste un frein réel pour une partie de la flotte, en particulier pour les petits bateaux artisanaux qui travaillent avec des marges financières serrées. Plusieurs régions côtières françaises ont mis en place des aides à l’achat de pingers ou de dispositifs de tri sélectif, souvent cofinancées par le Fonds européen pour les affaires maritimes et la pêche. À terme, l’objectif affiché par les autorités est de généraliser ces équipements sur la quasi-totalité des navires exposés à un risque de capture accidentelle, plutôt que de multiplier les fermetures temporaires de zones entières.

Oiseau marin volant au-dessus de l’océan
Albatros et puffins peuvent avaler les hameçons appâtés des palangres au moment de leur mise à l’eau. Photo : Chris F / Pexels

L’essentiel

  • Une capture accidentelle (bycatch) est la prise involontaire d’une espèce non ciblée par un engin de pêche.
  • Chaque hiver, plusieurs centaines de dauphins communs s’échouent morts sur les côtes atlantiques françaises.
  • La fermeture de pêche du golfe de Gascogne a réduit les captures de dauphins d’environ 60 % en 2025.
  • Des dispositifs comme le TED, les pingers ou les tori lines réduisent fortement les captures sans pénaliser la pêche.
  • Tortues marines, oiseaux marins et requins sont aussi très exposés à ce phénomène, partout dans le monde.

Un enjeu à la fois écologique et économique

Réduire les captures accidentelles n’est pas seulement une question de protection animale isolée : c’est aussi un enjeu qui touche directement l’équilibre des écosystèmes marins et, à terme, l’avenir de la pêche elle-même. Les grands prédateurs marins comme les requins ou les dauphins occupent une place centrale dans la chaîne alimentaire océanique, en régulant les populations d’espèces situées plus bas dans cette chaîne. Leur disparition progressive peut déséquilibrer des écosystèmes entiers, avec des conséquences parfois inattendues sur les stocks de poissons eux-mêmes, y compris ceux recherchés par les pêcheurs.

Au niveau européen, la politique commune de la pêche impose désormais un suivi renforcé des captures accidentelles à bord de certains navires, via des observateurs embarqués ou des systèmes de caméras. Cette surveillance, encore incomplète selon plusieurs rapports scientifiques, doit permettre de mieux cibler les zones et les périodes à risque, plutôt que d’imposer des restrictions uniformes à toute une façade maritime. Plusieurs organisations non gouvernementales, comme le WWF ou Sea Shepherd, plaident pour une extension rapide de ces dispositifs de contrôle, estimant que les données actuelles ne reflètent qu’une partie de la réalité des captures accidentelles en mer.

Sur le plan économique, les professionnels de la pêche ont eux aussi intérêt à limiter ces captures non désirées : un filet endommagé par un gros animal, du temps perdu à démêler une prise inutile ou une image dégradée auprès des consommateurs représentent des coûts bien réels. De plus en plus de labels de pêche durable intègrent désormais des critères précis sur le taux de captures accessoires toléré, ce qui pousse progressivement toute la filière vers des pratiques plus sélectives, sans attendre uniquement une contrainte réglementaire venue d’en haut.

Que peut faire chacun d’entre nous, loin des filets ?

On pourrait croire que ce sujet ne concerne que les pêcheurs et les scientifiques, mais chaque consommateur a en réalité une petite part d’influence sur la pression exercée sur la faune marine. Quelques gestes simples permettent d’agir à son échelle, sans grand bouleversement du quotidien :

  • Privilégier les produits de la mer porteurs d’un label attestant de pratiques de pêche durable et d’un faible taux de captures accidentelles.
  • S’informer sur l’origine et la méthode de pêche du poisson acheté, en demandant simplement au poissonnier ou en lisant l’étiquetage obligatoire en grande surface.
  • Réduire sa consommation d’espèces connues pour être associées à un fort taux de captures accessoires, comme certaines crevettes tropicales issues du chalutage.
  • Soutenir les associations et observatoires scientifiques, comme Pelagis, qui documentent les échouages et alertent les pouvoirs publics.
  • Signaler tout animal marin échoué vivant ou mort sur une plage au réseau national d’échouages, sans jamais tenter de le manipuler seul.

Ces choix individuels ne remplaceront jamais une politique de pêche ambitieuse, mais ils envoient un signal utile à toute une filière qui commence, doucement, à intégrer la protection de la faune marine dans ses pratiques quotidiennes. Beaucoup de pêcheurs eux-mêmes sont les premiers témoins des dégâts causés par les captures accidentelles et souhaitent voir leur métier évoluer vers plus de sélectivité.

🐾L’avis de Thomas, naturaliste

Ce qui me frappe dans ce dossier, c’est à quel point la solution n’oppose pas les pêcheurs à la faune marine. Un TED bien réglé ou un pinger fonctionnel protègent les tortues et les dauphins sans vider les filets. Le vrai obstacle, c’est le financement de ces équipements et le temps qu’il faut pour les généraliser sur des milliers de bateaux. À mon sens, c’est là que doit porter l’effort collectif dans les années qui viennent, bien plus que sur des interdictions générales qui fragilisent des familles de pêcheurs sans forcément régler le problème de fond.

Foire aux questions

Qu’est-ce que le bycatch exactement ?

Le bycatch, ou capture accidentelle, désigne la prise involontaire d’un animal marin non ciblé par un engin de pêche, comme un dauphin pris dans un filet destiné aux sardines ou une tortue capturée dans un chalut à crevettes.

Pourquoi les dauphins s’échouent-ils surtout en hiver dans le golfe de Gascogne ?

C’est la période où les dauphins communs suivent les bancs de poissons pélagiques les plus proches des côtes, au moment où l’activité des chaluts et des fileyeurs y est la plus intense, ce qui multiplie les risques de capture.

Les dispositifs comme le TED réduisent-ils vraiment la pêche des professionnels ?

Les études menées sur le terrain montrent une perte de capture ciblée généralement faible, voire nulle, une fois le dispositif bien réglé, ce qui explique que de nombreux pêcheurs finissent par l’adopter volontairement.

Que faire si je trouve un dauphin ou une tortue échoués sur une plage ?

Il faut garder ses distances, ne jamais tenter de remettre seul l’animal à l’eau et contacter immédiatement le réseau national d’échouages ou les pompiers, qui dépêcheront des personnes formées à ce type d’intervention.

Toutes les espèces marines sont-elles concernées par les captures accidentelles ?

Non, mais les espèces qui partagent le même territoire ou les mêmes proies que les poissons pêchés commercialement, comme les dauphins, les tortues, les requins et certains oiseaux marins, sont les plus exposées à ce risque.

Existe-t-il des labels qui garantissent une pêche sans captures accidentelles ?

Aucun label ne peut garantir un risque nul, mais plusieurs certifications de pêche durable imposent des seuils stricts de captures accessoires et le recours à des dispositifs comme les pingers ou les TED, ce qui réduit sensiblement le risque par rapport à une pêche non certifiée.

Les captures accidentelles resteront sans doute un défi pour encore longtemps, tant la mer reste un espace difficile à surveiller et une multitude d’engins de pêche continuent d’y opérer chaque jour. Mais l’exemple du golfe de Gascogne montre qu’une combinaison de mesures réglementaires, de dispositifs techniques et de suivi scientifique peut inverser une tendance en quelques années seulement. Chaque dauphin, chaque tortue et chaque oiseau marin épargné grâce à un pinger, une trappe ou une fermeture de pêche bien pensée est une victoire concrète pour la protection des animaux marins, un sujet qui concerne au fond tous ceux qui aiment la mer et sa faune, pêcheurs compris.

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