La martre des pins : la grimpeuse discrète de nos forêts

Il existe dans nos forêts un carnivore que presque personne n’a jamais vu vivant, et qui pourtant vous observe peut-être depuis une branche pendant que vous marchez sous les hêtres. La martre des pins (Martes martes) fait partie de ces animaux dont le nom est connu de tous mais dont le visage reste flou, souvent confondu avec celui de sa cousine la fouine. Ce mustélidé élancé, au pelage brun chocolat et à la bavette couleur miel, passe l’essentiel de son existence dans la canopée, à des hauteurs où nos regards ne montent jamais. Il grimpe comme un écureuil, saute d’arbre en arbre, dort dans un trou de pic et chasse la nuit avec une efficacité redoutable. Longtemps traquée pour sa fourrure puis classée parmi les animaux jugés indésirables, la martre commence seulement à bénéficier d’un regard plus juste sur son rôle écologique réel. Cet article vous propose de faire connaissance avec elle en détail : comment la reconnaître, où elle vit, ce qu’elle mange, comment elle se reproduit et pourquoi sa présence est un excellent indicateur de la santé de nos forêts.

L’essentiel

  • Nom scientifique : Martes martes, famille des mustélidés, comme la fouine, la belette et la loutre.
  • Signe distinctif : une bavette jaune à orangée sur la gorge, non divisée, alors que la fouine porte une bavette blanche fendue en deux lobes.
  • Habitat : forêts matures de feuillus, de conifères ou mixtes, avec de vieux arbres à cavités. Elle évite les grands espaces ouverts.
  • Régime : carnivore opportuniste, avec une forte dominante de petits rongeurs, complétée de fruits, de baies, d’oiseaux et d’insectes.
  • Reproduction : accouplements en juillet et août, implantation de l’embryon différée de plusieurs mois, naissances en mars ou avril.
  • Statut : espèce non menacée à l’échelle mondiale, mais dépendante de la forêt ancienne et encore soumise à la chasse en France.

Reconnaître la martre des pins : le guide visuel

La martre des pins est un animal de taille moyenne, nettement plus long que haut, bâti comme tous les mustélidés sur un modèle allongé et souple. Le corps mesure entre 45 et 58 centimètres, auxquels s’ajoute une queue touffue de 20 à 28 centimètres qui sert de balancier lors des déplacements arboricoles. Le poids oscille entre 900 grammes et 1,8 kilo selon le sexe et la saison, les mâles étant sensiblement plus lourds que les femelles. Le pelage d’hiver, dense et soyeux, tire vers le brun chocolat profond, tandis que la livrée d’été paraît plus terne et plus courte. Les oreilles sont bien visibles, arrondies et bordées d’un liseré clair, un détail que les naturalistes utilisent volontiers sur les photographies de pièges photographiques. Les pattes sont sombres, presque noires, et se terminent par des coussinets velus en hiver, ce qui améliore la prise sur l’écorce gelée.

La bavette, le critère qui ne trompe pas

Si vous ne deviez retenir qu’un seul élément, ce serait celui-ci. La martre porte sous la gorge une tache claire appelée bavette, de couleur jaune paille à orangé soutenu, aux contours arrondis et d’un seul tenant. Chez la fouine, cette bavette est franchement blanche, plus étendue, et surtout elle se divise en deux lobes qui descendent sur la face interne des pattes avant. Ce dessin en forme de V inversé constitue la signature de la fouine et il est très rarement pris en défaut. Sachez toutefois que la couleur de la bavette peut varier d’un individu à l’autre et paraître délavée sur une photo nocturne en noir et blanc : dans ce cas, c’est la forme, divisée ou non, qui reste le critère le plus solide. Le museau apporte un indice complémentaire : celui de la martre est sombre, voire noirâtre, quand celui de la fouine est clair, rosé.

Critère Martre des pins Fouine
Bavette Jaune à orangée, d’un seul tenant Blanche, divisée en deux lobes
Pelage Brun chocolat uniforme, dense Brun grisâtre, plus terne
Museau Sombre, presque noir Clair, rosé
Oreilles Grandes, bordées de clair Plus petites, moins contrastées
Milieu de vie Forêts matures, loin des habitations Villages, granges, combles, jardins
Aptitude à grimper Excellente, vie largement arboricole Bonne, mais surtout terrestre et bâtie
Empreinte Environ 4 à 5 cm, cinq doigts, poils entre les coussinets Environ 3,5 à 4,5 cm, cinq doigts, coussinets plus nets

Traces, indices et rencontres improbables

Voir une martre relève souvent du hasard heureux. L’animal est majoritairement nocturne et crépusculaire, extrêmement méfiant, et il détecte une présence humaine bien avant que celle-ci ne le remarque. Les naturalistes travaillent donc surtout sur les indices indirects. Les empreintes, imprimées dans la neige ou la boue, montrent cinq doigts et une forme légèrement asymétrique, avec en hiver des poils qui brouillent le dessin des coussinets. Les déjections, appelées laissées, sont torsadées, effilées à une extrémité, et déposées bien en vue sur une souche, une pierre ou un tronc couché : leur contenu varie fortement selon la saison et peut se remplir de pépins et de noyaux à la fin de l’été. Enfin, les pièges photographiques ont révolutionné la connaissance de l’espèce en France, en montrant des animaux là où on les croyait absents depuis longtemps.

Martre des pins perchée sur une branche dans une forêt de feuillus
La martre passe une grande partie de sa vie en hauteur, dans la canopée des vieux arbres. (Photo : Thomas Nolte / Pexels)

Où vit la martre des pins ?

La martre est avant tout une espèce forestière, et c’est ce qui la distingue le plus nettement de la fouine dans la répartition des rôles. Elle fréquente les futaies de feuillus, les forêts de conifères et surtout les massifs mixtes, avec une préférence marquée pour les peuplements âgés et structurés. Ce qu’elle recherche n’est pas une essence particulière malgré son nom français, mais une architecture : des arbres hauts, des branches qui se touchent pour circuler sans descendre au sol, du bois mort debout et des cavités. Les grands espaces dégagés, les plaines céréalières et les coupes rases sont activement évités, car ils l’exposent aux rapaces et au renard. Dans les paysages agricoles, elle se rabat sur les bosquets et les haies épaisses qui relient les bois entre eux, ce qui fait d’elle une espèce très sensible à la fragmentation des milieux.

Une répartition française en mosaïque

En France, la martre est présente sur une large part du territoire mais de façon très inégale. Les noyaux les plus solides se trouvent dans les massifs de l’est du pays, des Vosges au Jura et aux Alpes, ainsi que dans le Massif central, le Limousin et les Pyrénées. Les travaux de génétique des populations ont montré que le noyau pyrénéen apparaît partiellement isolé des populations continentales, avec une diversité génétique plus faible, signe d’échanges limités avec le reste de l’aire. La martre est en revanche rare ou absente dans les régions méditerranéennes de basse altitude comme la Provence et la Côte d’Azur, ainsi que dans les grandes plaines cultivées de l’ouest. Elle est présente en Corse et sur plusieurs îles méditerranéennes, ce qui témoigne d’une histoire ancienne et parfois liée aux introductions humaines.

Un domaine vital vaste et jalousement gardé

Chaque martre occupe un territoire dont elle marque régulièrement les limites par des dépôts odorants et des laissées bien visibles. La surface varie énormément selon la richesse du milieu : de 50 à 100 hectares dans une forêt riche en rongeurs, jusqu’à plusieurs centaines d’hectares, voire un millier, dans des massifs pauvres ou de montagne. Les domaines des mâles sont plus étendus que ceux des femelles et en recouvrent généralement plusieurs, une organisation classique chez les mustélidés. Entre individus de même sexe, le chevauchement reste faible : la martre n’aime pas la promiscuité et la densité dépasse rarement un individu pour 100 à 300 hectares. Cette exigence d’espace explique pourquoi un massif forestier morcelé peut abriter beaucoup moins d’animaux que sa surface totale ne le laisserait croire.

Futaie de hêtres âgés, habitat typique de la martre des pins
Une futaie âgée riche en arbres à cavités : l’habitat de prédilection de la martre. (Photo : Jean-Paul Wettstein / Pexels)

Des gîtes toujours en hauteur

La martre ne creuse pas de terrier. Elle utilise ce que la forêt lui offre : loges de pics abandonnées, cavités de vieux arbres, fentes d’écorce, nids d’écureuil ou de rapaces récupérés, plus rarement tas de bois ou cavités rocheuses. Elle change de gîte très souvent, parfois chaque jour, et peut disposer de plusieurs dizaines de sites de repos au sein de son domaine. Cette rotation permanente complique la tâche des prédateurs mais aussi celle des chercheurs. Elle explique surtout la dépendance de l’espèce aux vieux arbres : une forêt exploitée en courtes rotations, où les arbres sont coupés avant de développer des cavités, devient inhospitalière même si elle reste boisée. Poser des nichoirs adaptés aux mustélidés arboricoles est d’ailleurs une piste testée dans certains massifs pour compenser ce manque.

La martre ne demande pas à la forêt d’être belle, elle lui demande d’être vieille. Un arbre creux vaut mieux à ses yeux que cent jeunes troncs bien alignés, et c’est précisément ce que nos sylvicultures les plus rentables font disparaître en premier.

Thomas Mercier, naturaliste

Que mange la martre des pins ?

La martre est un carnivore opportuniste au sens le plus complet du terme. Les petits rongeurs forment le socle de son alimentation : campagnols roussâtres, mulots sylvestres, musaraignes et parfois lérots représentent autour de 80 pour cent des mammifères consommés. Elle capture aussi des oiseaux et visite les nids au printemps, ce qui lui a longtemps valu une réputation exécrable auprès des amateurs de gibier à plume. Réduire son menu à cette seule dimension serait pourtant une erreur de lecture. Dès la fin de l’été, les fruits charnus prennent une place considérable : myrtilles, framboises, mûres, sorbes, prunelles, cynorhodons et même cerises se retrouvent en masse dans ses laissées. Elle consomme également des insectes, des larves, des œufs, des amphibiens, des charognes, et n’hésite pas à s’attaquer aux nids de guêpes ou de frelons pour en extraire le couvain.

Un régime qui change avec les saisons

Suivre le menu de la martre sur douze mois revient à lire un calendrier de la forêt. En hiver, quand les fruits ont disparu et que la neige recouvre le sol, elle dépend presque entièrement des rongeurs et des oiseaux, complétés par les charognes laissées par les grands prédateurs ou par la circulation routière. Au printemps, la période des nichées lui offre une abondance temporaire d’œufs et de poussins. L’été voit arriver les insectes et les premières baies. L’automne constitue la saison la plus confortable : les fruits sauvages abondent, les jeunes rongeurs de l’année sont nombreux et encore inexpérimentés, et l’animal accumule des réserves de graisse pour affronter la mauvaise saison. Cette souplesse alimentaire est précisément ce qui permet à l’espèce de tenir dans des milieux où une spécialisation stricte serait fatale.

Saison Ressources dominantes Part végétale Comportement associé
Hiver Campagnols, mulots, oiseaux, charognes Très faible Déplacements longs, chasse au sol et sous la neige
Printemps Œufs, oisillons, rongeurs Faible Exploration systématique des nids et des cavités
Été Rongeurs, insectes, premières baies Moyenne Activité resserrée sur les heures fraîches
Automne Fruits charnus, jeunes rongeurs Très forte Constitution de réserves de graisse
Baies rouges de sorbier sur une branche en forêt
Dès la fin de l’été, les fruits sauvages comme les sorbes occupent une place majeure dans son menu. (Photo : Sergey Okhrymenko / Pexels)

Une chasseuse en trois dimensions

La grande originalité de la martre tient à sa capacité à chasser aussi bien au sol que dans les arbres. Ses chevilles se retournent partiellement, ce qui lui permet de descendre un tronc la tête la première, exactement comme un écureuil roux. Elle franchit des sauts de trois à quatre mètres entre deux branches et peut poursuivre un écureuil en pleine canopée, une performance dont très peu de carnivores européens sont capables. Au sol, elle progresse par bonds souples, le dos arqué, en inspectant chaque souche et chaque terrier. Son ouïe et son odorat sont excellents, et elle localise un campagnol sous la neige au seul bruit de ses galeries. Cette polyvalence fait d’elle un régulateur efficace des populations de rongeurs forestiers, un service écologique longtemps ignoré dans les débats sur son statut.

La vie sociale et la reproduction de la martre

La martre mène une existence essentiellement solitaire. Mâles et femelles ne se fréquentent que pendant la période du rut, qui s’étend de la fin juin au mois d’août, avec un pic en juillet. Les rencontres sont alors précédées de longues poursuites et de vocalises rauques, entrecoupées de gazouillis qui surprennent toujours ceux qui les entendent pour la première fois en pleine nuit. En dehors de cette brève fenêtre estivale, chacun retourne à son territoire et évite soigneusement ses congénères. Les jeunes eux-mêmes quittent leur mère avant leur premier hiver, souvent dès l’automne, et entament une phase d’errance particulièrement risquée au cours de laquelle beaucoup se font tuer sur les routes ou par un prédateur.

L’ovo-implantation différée, une stratégie de patience

Le cycle de reproduction de la martre réserve une surprise biologique remarquable, qu’elle partage avec le blaireau et plusieurs autres mustélidés. Bien que l’accouplement ait lieu en plein été, l’œuf fécondé ne s’implante pas immédiatement dans l’utérus : il reste en attente sous forme de blastocyste pendant six à sept mois. La gestation active ne démarre qu’en janvier ou février et ne dure alors qu’environ quatre semaines. Les petits naissent ainsi en mars ou avril, au moment où la forêt redevient nourricière. Cette ovo-implantation différée permet de découpler la période des amours, propice aux rencontres, de la période des naissances, propice à la survie des jeunes. Une portée compte en moyenne deux à trois petits, avec des extrêmes allant de un à cinq.

Les premiers mois d’une jeune martre

Les nouveau-nés pèsent une trentaine de grammes, naissent aveugles et sourds, couverts d’un fin duvet grisâtre. Les yeux s’ouvrent vers cinq semaines et le sevrage intervient autour de six à sept semaines, mais la mère continue d’apporter des proies bien au-delà. Vers deux mois, les jeunes commencent à sortir du gîte et s’exercent à grimper, avec une maladresse qui provoque parfois des chutes sans gravité. L’apprentissage de la chasse occupe tout l’été. À l’automne, la famille se disloque. La maturité sexuelle est atteinte vers deux ou trois ans, et l’espérance de vie dans la nature dépasse rarement huit ans, alors qu’un animal captif peut atteindre le double. Cette mortalité juvénile élevée explique la lenteur avec laquelle une population se reconstitue après un épisode de destruction.

Martre et humains : une histoire de malentendus

Peu d’espèces françaises auront autant souffert d’une réputation construite sur des bases fragiles. Pendant des siècles, la martre a été piégée pour sa fourrure, la zibeline européenne comme on l’appelait parfois, dont la densité et la brillance en faisaient un produit de luxe. Puis elle a été rangée parmi les animaux jugés nuisibles, accusée de vider les poulaillers et de décimer le petit gibier. Les analyses de régime alimentaire ont pourtant montré depuis longtemps que les galliformes sauvages et la volaille domestique occupent une part marginale de son menu, très loin derrière les campagnols. La confusion avec la fouine, bien plus familière des bâtiments, a beaucoup contribué à cette image : la plupart des dégâts attribués à la martre dans un poulailler de village sont en réalité l’œuvre de sa cousine.

Un statut juridique qui évolue

La martre des pins n’est pas une espèce protégée en France : elle figure parmi les espèces dont la chasse est autorisée pendant la saison cynégétique. Elle a par ailleurs longtemps été classée parmi les espèces susceptibles d’occasionner des dégâts, ce que l’on appelle le classement ESOD, dans un certain nombre de départements. Ce classement, qui autorisait une destruction étendue au-delà des périodes de chasse, a été contesté devant la justice administrative par plusieurs associations naturalistes, au motif que les dégâts allégués n’étaient pas démontrés de manière suffisante. Plusieurs décisions récentes ont abouti à l’annulation de ce classement pour la martre, un tournant significatif même si la situation continue d’évoluer. Si vous êtes concerné, vérifiez toujours l’arrêté en vigueur dans votre département, car la réglementation change vite.

🐾L’avis de Thomas, naturaliste

La martre est probablement l’animal pour lequel j’ai entendu le plus d’anecdotes fausses. On me raconte des poulaillers dévastés, des greniers occupés, des câbles de voiture rongés, et dans quatre-vingt-dix pour cent des cas la coupable est une fouine. La martre, elle, n’approche pratiquement jamais des maisons : elle a besoin de forêt, de hauteur et de silence. Quand j’installe un piège photographique dans un vieux massif et qu’une martre passe devant l’objectif, je sais que ce bois a conservé quelque chose de sa structure ancienne. C’est un indicateur bien plus parlant qu’un inventaire floristique, et bien plus rapide à obtenir.

Cohabiter sans conflit

Dans les rares cas où une martre s’approche d’un bâtiment isolé en lisière de forêt, les solutions sont les mêmes que pour les autres mustélidés et reposent entièrement sur la prévention. Un poulailler bien conçu règle la question dans l’immense majorité des situations.

  • Fermer le poulailler chaque soir avant la tombée de la nuit, ou installer une porte automatique à minuterie ou à cellule photoélectrique.
  • Utiliser un grillage à mailles fines, de cinq millimètres au maximum, et non un simple grillage à poules dont les mailles laissent passer une tête de mustélidé.
  • Enterrer le grillage sur une trentaine de centimètres et le replier vers l’extérieur en L pour empêcher le creusement.
  • Vérifier le toit et les jointures : un mustélidé passe par une ouverture de cinq centimètres de diamètre.
  • Élaguer les branches qui surplombent directement le bâtiment, car la martre arrive presque toujours par le haut.
  • Ne jamais laisser de restes alimentaires, de compost ouvert ou de croquettes à l’extérieur la nuit.

Ces mesures présentent l’avantage d’être efficaces contre l’ensemble des prédateurs nocturnes, du renard roux à la fouine, sans recourir à la moindre destruction. Elles évitent surtout le piège classique qui consiste à supprimer un individu : le territoire libéré est recolonisé en quelques semaines par un autre animal, souvent un jeune en dispersion, et le problème réapparaît à l’identique.

Le rôle écologique de la martre dans la forêt

Un prédateur de taille moyenne occupe dans un écosystème forestier une position charnière. La martre exerce une pression constante sur les populations de rongeurs, dont les pullulations peuvent endommager sévèrement les jeunes plantations en hiver par écorçage. Elle limite également les populations d’écureuils, ce qui paraît cruel mais participe à l’équilibre des communautés arboricoles. En Grande-Bretagne, le retour de la martre dans certaines régions s’est accompagné d’un recul spectaculaire de l’écureuil gris américain, espèce introduite et envahissante, au bénéfice de l’écureuil roux indigène : l’écureuil gris, plus lourd et moins méfiant au sol, se révèle beaucoup plus vulnérable à la prédation. Ce cas est aujourd’hui l’un des exemples les plus cités de régulation naturelle d’une espèce invasive par un prédateur indigène.

Une disperseuse de graines insoupçonnée

La forte consommation de fruits charnus en fin d’été et en automne fait de la martre une disperseuse de graines efficace. Les pépins et les noyaux ingérés traversent son tube digestif sans être détruits et se retrouvent déposés, avec un peu d’engrais, parfois à plusieurs kilomètres du pied mère. Ce service rendu à la forêt rappelle celui du geai des chênes avec les glands, même si le mécanisme diffère. Les laissées déposées sur les souches et les rochers, bien exposées, offrent en outre des micro-sites de germination favorables. On estime que les carnivores frugivores contribuent de manière non négligeable à la régénération des lisières et des clairières, un rôle que l’on n’attend pas d’un animal rangé dans la catégorie des prédateurs.

Un indicateur de forêt vivante

Parce qu’elle exige de vieux arbres, des cavités, de la continuité boisée et de la tranquillité, la martre constitue ce que les écologues appellent une espèce parapluie. Protéger les conditions nécessaires à sa présence revient mécaniquement à protéger une foule d’autres espèces qui dépendent des mêmes éléments : pics, chauves-souris arboricoles, chouette hulotte, insectes saproxyliques, mousses et lichens des vieux troncs. Un massif qui accueille une population stable de martres est presque toujours un massif où subsistent des îlots de sénescence, du bois mort sur pied et des arbres à cavités. À l’inverse, sa disparition silencieuse d’un secteur signale souvent une simplification profonde du milieu, même lorsque la surface boisée n’a pas diminué sur les cartes.

Observer la martre des pins : mode d’emploi

Croiser une martre dans la nature demande de la patience et beaucoup de chance, mais la tâche n’est pas impossible si l’on s’y prend correctement. Les meilleures périodes se situent au crépuscule et à l’aube, avec une activité diurne un peu plus marquée en été, lorsque les femelles doivent nourrir des jeunes. Les zones à privilégier sont les vieilles futaies, les lisières de clairières et les abords de ruisseaux forestiers, là où les rongeurs abondent. Restez immobile et silencieux, dos à un arbre, et surveillez autant la canopée que le sol : beaucoup d’observations manquées viennent simplement du fait que l’on regarde dans la mauvaise direction. Les jumelles sont utiles mais le regard nu, plus large, détecte mieux un mouvement furtif entre deux branches.

Le piège photographique, la méthode reine

Pour qui veut vraiment savoir si une martre fréquente un secteur, l’appareil à déclenchement automatique reste l’outil le plus efficace. Installez-le à une cinquantaine de centimètres du sol, face à un tronc couché ou à un passage étroit entre deux rochers, et laissez-le en place plusieurs semaines. La martre étant très curieuse, elle vient souvent inspecter les objets nouveaux, ce qui augmente les chances de clichés nets. Pensez à vérifier la réglementation locale avant toute installation sur un terrain qui ne vous appartient pas, et à demander l’accord du propriétaire ou du gestionnaire forestier. Les données collectées, transmises à une association naturaliste régionale ou à un atlas des mammifères, ont une réelle valeur scientifique car la répartition de l’espèce reste mal connue dans plusieurs régions.

Repère Valeur
Longueur du corps 45 à 58 cm
Longueur de la queue 20 à 28 cm
Poids 0,9 à 1,8 kg selon le sexe et la saison
Domaine vital 50 à 1 000 ha selon la richesse du milieu
Portée 2 à 3 jeunes en moyenne (1 à 5)
Naissances Mars à avril
Maturité sexuelle 2 à 3 ans
Longévité Jusqu’à 8 ans dans la nature, davantage en captivité
Statut mondial UICN Préoccupation mineure

Les menaces qui pèsent sur l’espèce

À l’échelle européenne, la martre n’est pas considérée comme menacée et ses effectifs sont même en progression dans plusieurs pays grâce à l’extension des surfaces boisées. Localement, la situation peut être plus contrastée. La fragmentation des massifs forestiers par les infrastructures constitue la difficulté principale : les collisions routières tuent un grand nombre d’animaux, en particulier les jeunes en dispersion automnale. La simplification sylvicole, avec la disparition des arbres à cavités et le raccourcissement des révolutions, réduit mécaniquement l’offre en gîtes. La chasse et le piégeage, même encadrés, prélèvent encore des effectifs non négligeables dans certains départements. S’y ajoutent enfin les interactions avec les grands prédateurs et une compétition avec la fouine dans les zones de contact entre forêt et bâti.

Questions fréquentes sur la martre des pins

La martre est-elle dangereuse pour l’homme ?

Non. La martre est un animal farouche qui fuit systématiquement la présence humaine. Aucune attaque non provoquée n’est documentée. Comme tout mammifère sauvage, un individu acculé ou blessé peut mordre pour se dégager : il ne faut donc jamais tenter de la capturer ou de la manipuler, et prévenir un centre de sauvegarde de la faune sauvage en cas d’animal en détresse.

Comment savoir si c’est une martre ou une fouine dans mon grenier ?

Dans la quasi-totalité des cas, un mustélidé installé dans un grenier, une grange ou sous une toiture est une fouine. La martre reste attachée aux milieux forestiers et n’entre pratiquement jamais dans les bâtiments habités. Si vous parvenez à apercevoir l’animal, la bavette blanche divisée en deux lobes confirme la fouine, tandis qu’une bavette jaune orangée d’un seul tenant désigne la martre.

La martre des pins est-elle protégée en France ?

Elle ne figure pas sur la liste des mammifères protégés et reste une espèce chassable pendant la saison cynégétique. Son classement parmi les espèces susceptibles d’occasionner des dégâts a toutefois été remis en cause par la justice administrative ces dernières années. La réglementation variant selon les départements et les arrêtés en vigueur, renseignez-vous auprès de votre direction départementale des territoires.

Pourquoi l’appelle-t-on martre des pins alors qu’elle vit aussi en forêt de feuillus ?

Le nom vernaculaire français vient d’une association historique avec les forêts de conifères d’Europe du Nord, où l’espèce a d’abord été décrite. En réalité, elle occupe indifféremment les futaies de feuillus, les résineux et les massifs mixtes, pourvu que les arbres soient âgés et pourvus de cavités. Le critère déterminant est la structure du peuplement, pas l’essence.

Que faire si je trouve une martre morte sur la route ?

Signalez-la à une association naturaliste régionale ou à l’atlas des mammifères de votre département, avec la date, le lieu précis et une photographie si possible. Ces données de mortalité routière alimentent les cartes de répartition et aident à identifier les points noirs où des passages à faune seraient utiles. Ne manipulez pas l’animal à mains nues.

La martre mange-t-elle vraiment les écureuils ?

Oui, elle est l’un des rares prédateurs européens capables de poursuivre un écureuil dans les arbres. Cela reste toutefois une part modeste de son alimentation, largement dominée par les campagnols et les mulots. Cette prédation joue un rôle écologique intéressant en Grande-Bretagne, où elle freine l’expansion de l’écureuil gris introduit.

Une espèce à redécouvrir

La martre des pins mérite bien mieux que la réputation floue qu’on lui a taillée. Ce carnivore élégant, capable de courir dans la canopée comme un écureuil et de se nourrir de mûres en septembre, raconte à lui seul l’histoire de nos forêts : leur âge, leur continuité, leur tranquillité. Là où elle persiste, c’est qu’il reste de vieux arbres creux, des branches qui se touchent et des nuits sans dérangement. Là où elle disparaît, c’est souvent qu’un massif s’est appauvri sans que personne ne le remarque. La prochaine fois que vous marcherez dans une futaie âgée, levez les yeux un peu plus haut que d’habitude : vous ne verrez probablement rien, mais vous saurez désormais qui pourrait vous regarder passer.

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