Il suffit d’un sifflement strident pour que toute la montagne semble se figer. Vous levez les yeux, vous scrutez la pente d’herbe rase, et vous finissez par distinguer une silhouette trapue dressée sur un rocher, immobile, qui vous observe. La marmotte des Alpes (Marmota marmota) est sans doute l’animal sauvage le plus facile à rencontrer en haute montagne, et pourtant elle reste largement méconnue. Derrière son allure de grosse peluche brune se cache un rongeur remarquablement adapté à un environnement extrême, capable de passer la moitié de sa vie endormi sous terre et de faire chuter sa température corporelle de plus de trente degrés sans en mourir. Cette fiche vous propose de découvrir sa biologie, son organisation sociale très particulière, le sens réel de son fameux cri d’alerte, et les pressions nouvelles qui pèsent sur elle alors que la neige se fait plus rare sur les alpages.
L’essentiel
- La marmotte des Alpes est un rongeur de la famille des écureuils, pesant de 2 à 8 kg selon la saison et mesurant 45 à 65 cm sans la queue.
- Elle hiberne environ six mois, d’octobre à avril, en groupe familial dans un terrier profond, avec une température corporelle qui descend à 5 ou 6 °C.
- Son sifflement n’est pas un chant : c’est un signal d’alarme codé qui distingue les dangers venus du ciel de ceux venus du sol.
- Elle vit en familles territoriales où seul le couple dominant se reproduit, les jeunes des portées précédentes participant au réchauffement collectif l’hiver.
- Absente des Pyrénées depuis 10 000 ans, elle y a été réintroduite entre 1948 et 1988 et y prospère aujourd’hui.
- Le raccourcissement de l’enneigement fragilise son hibernation et fait baisser la taille des portées dans certains massifs.
Carte d’identité de la marmotte des Alpes
Avant d’entrer dans le détail de son mode de vie, un point de repère s’impose. La marmotte appartient à l’ordre des rongeurs et à la famille des sciuridés, celle-là même qui regroupe les écureuils. Cette parenté surprend au premier regard, tant la silhouette massive de la marmotte semble éloignée de la légèreté d’un écureuil roux. Elle se lit pourtant dans les détails : la dentition à incisives à croissance continue, la façon de tenir la nourriture entre les pattes avant, la posture assise sur l’arrière-train. La marmotte est simplement un écureuil qui a renoncé aux arbres pour s’installer au-dessus de la limite forestière, là où le vent, le froid et la neige interdisent la vie arboricole.

| Critère | Marmotte des Alpes (Marmota marmota) |
|---|---|
| Famille | Sciuridés (rongeurs, parenté avec les écureuils) |
| Taille | 45 à 65 cm de long, queue de 13 à 20 cm en plus |
| Poids | 2 à 3 kg au printemps, jusqu’à 7 ou 8 kg à l’automne |
| Longévité | 15 à 18 ans dans de bonnes conditions, souvent moins en pratique |
| Habitat | Pelouses alpines, éboulis et alpages, principalement entre 1 200 et 3 000 m |
| Régime | Strictement herbivore : herbes, fleurs, jeunes pousses, racines |
| Vie sociale | Familles territoriales de 2 à 20 individus autour d’un couple dominant |
| Hibernation | Environ 6 mois, d’octobre à avril selon l’altitude et l’enneigement |
| Reproduction | Une portée par an, 2 à 6 marmottons après 5 semaines de gestation |
| Statut en France | Espèce non protégée au niveau national, mais protégée dans les parcs nationaux |
Un rongeur entièrement taillé pour la haute montagne
Tout, chez la marmotte, raconte l’adaptation à un milieu où la belle saison ne dure que quelques mois. Son corps est compact, presque cylindrique, avec des membres courts et une petite queue touffue : cette morphologie ramassée limite les surfaces d’échange avec l’air froid et réduit les pertes de chaleur. Sa fourrure comporte deux couches, un duvet dense sous des poils de jarre plus longs, dont la teinte varie du brun-gris au fauve selon les individus et l’usure de la saison. Les pattes antérieures portent quatre doigts armés de griffes robustes qui font d’elle une terrassière hors pair, capable de creuser dans des sols caillouteux que bien des mammifères éviteraient. Ses petites oreilles rondes, presque enfouies dans le pelage, et ses yeux placés haut sur le crâne complètent le tableau : elle peut surveiller le ciel tout en gardant le museau au ras de l’herbe.
La transformation la plus spectaculaire est saisonnière. Une marmotte qui sort d’hibernation en avril est un animal maigre, parfois squelettique, qui a pu perdre jusqu’à la moitié de sa masse pendant l’hiver. Elle passera ensuite cinq mois à ne faire pratiquement qu’une seule chose : manger. À la fin de l’été, le même individu peut avoir doublé son poids et arbore un ventre qui traîne presque au sol lorsqu’il se déplace. Cette graisse n’est pas un simple stock passif. Une partie, la graisse brune concentrée entre les épaules, joue le rôle d’un radiateur biologique : elle sera brûlée pour produire directement de la chaleur lors des phases de réveil hivernal, sans passer par le frisson musculaire. Sans elle, aucun réveil ne serait possible au fond du terrier.
Où vit la marmotte des Alpes en France ?
Son nom pourrait laisser croire qu’elle se limite à l’arc alpin. C’était vrai il y a un siècle, ça ne l’est plus. La marmotte occupe naturellement les Alpes françaises, de la Haute-Savoie aux Alpes-Maritimes, avec des noyaux de population très denses dans les massifs de la Vanoise, des Écrins et du Mercantour. Elle apprécie les versants bien exposés, les pelouses rases posées sur des sols meubles et profonds, et la proximité d’éboulis ou de blocs rocheux qui servent de postes de guet. On la trouve principalement entre 1 200 et 2 600 mètres d’altitude, mais elle a été observée jusqu’à plus de 3 000 mètres dans certains secteurs, et parfois nettement plus bas quand les conditions locales lui conviennent. Le facteur limitant n’est pas tant l’altitude que la nature du sol : sans possibilité de creuser profond, pas de terrier d’hivernage, donc pas de marmotte.
L’histoire pyrénéenne mérite qu’on s’y arrête. La marmotte vivait dans les Pyrénées pendant les périodes glaciaires, puis elle en a disparu voici environ 10 000 ans, chassée par le réchauffement post-glaciaire et la remontée de la forêt. Entre 1948 et 1988, près de 400 individus venus des Alpes y ont été relâchés, avec un succès qui a largement dépassé les attentes : l’espèce a colonisé l’ensemble de la chaîne, franchi la frontière espagnole dès 1962 et gagné depuis les montagnes catalanes. Des populations issues d’opérations similaires existent aussi dans le Massif central, le Jura et les Vosges. Cette expansion en fait l’un des rares mammifères de montagne dont l’aire de répartition française s’est élargie au cours du dernier siècle, à contre-courant de la tendance générale.
Le terrier : un chantier souterrain permanent
Le terrier est l’œuvre d’une vie, souvent celle de plusieurs générations. Une famille de marmottes n’entretient pas un trou unique mais tout un réseau, hiérarchisé selon les usages. Les terriers de fuite, sommaires, ne sont que des tubes de quelques mètres percés un peu partout sur le territoire : ils permettent de disparaître en une seconde quand l’alerte est donnée. Le terrier d’été, plus élaboré, sert de logement principal pendant la belle saison et abrite la chambre où naissent les jeunes. Le terrier d’hivernage, enfin, est le plus profond et le plus soigné : il descend souvent à deux ou trois mètres sous la surface, sous la limite de gel, et se termine par une chambre tapissée de foin sec accumulé pendant tout l’automne. Ce réseau peut totaliser plusieurs dizaines de mètres de galeries.
Ce travail de terrassement a des conséquences bien au-delà de la marmotte elle-même. En brassant la terre, en la remontant en surface, en y injectant leurs déjections, les colonies modifient la composition du sol et favorisent une flore particulière autour des entrées. Les galeries abandonnées sont récupérées par des lapins, des mustélidés, des reptiles ou des insectes. À sa manière, la marmotte joue en altitude un rôle d’ingénieur d’écosystème comparable à celui du blaireau européen en plaine, même si son terrier reste plus modeste. Les études menées dans les Pyrénées ont d’ailleurs montré que la présence de marmottes y augmentait la diversité biologique locale, ce qui a levé une bonne partie des réserves qui avaient accompagné les réintroductions.

Une société familiale très hiérarchisée
Contrairement à l’image d’une colonie anarchique, la marmotte vit dans une structure sociale rigoureuse. L’unité de base est la famille, composée d’un couple dominant, de ses jeunes de l’année et de subordonnés issus des portées précédentes, parfois jusqu’à une vingtaine d’individus sur un territoire de quelques hectares. Seul le couple dominant se reproduit. Les femelles subordonnées voient leur physiologie inhibée par le stress social imposé par la dominante, un mécanisme qui suspend leur reproduction sans qu’aucune agression directe ne soit nécessaire la plupart du temps. Ce système paraît cruel, il est en réalité redoutablement efficace : il évite de multiplier les bouches à nourrir sur un territoire dont la productivité est limitée par la courte saison végétative.
Les subordonnés ne sont pas pour autant des figurants. Leur présence dans le terrier d’hivernage constitue un atout thermique majeur, comme nous le verrons plus loin, et ils participent à la surveillance collective ainsi qu’à l’entretien des galeries. Beaucoup finissent par quitter la famille à deux ou trois ans pour tenter de conquérir un territoire ailleurs, phase de dispersion très risquée où les jeunes adultes traversent des zones découvertes, s’exposent aux prédateurs et affrontent les résidents en place. Les combats territoriaux entre marmottes ne sont pas rares au printemps et laissent des cicatrices bien visibles sur les museaux et les flancs. Le marquage se fait au moyen de glandes situées sur les joues, frottées contre les pierres, et par des tas de déjections déposés aux limites du territoire.
Le sifflement : un langage d’alerte, pas un chant
Le cri de la marmotte lui a valu le surnom populaire de siffleux dans plusieurs vallées alpines. On l’entend souvent avant de voir l’animal, et beaucoup de randonneurs l’interprètent comme une manifestation de curiosité ou de bonne humeur. C’est exactement l’inverse : ce son perçant, produit par les cordes vocales et non par les lèvres, est un signal d’alarme destiné aux membres de la famille. Il traduit un stress réel et il a un coût, puisqu’il interrompt le repas de toute la colonie en pleine période d’engraissement. Entendre siffler une marmotte n’est donc pas un joli souvenir sonore à collectionner : c’est le signe que votre présence a été perçue comme une menace et qu’il serait préférable de vous éloigner ou de vous immobiliser.
Ce langage est plus fin qu’il n’y paraît. Les naturalistes distinguent classiquement deux grands types d’émissions. Un cri unique, bref et très aigu, correspond généralement à une menace aérienne : un aigle royal qui tourne, un rapace qui passe. La réaction est immédiate et massive, toutes les marmottes plongent dans le trou le plus proche sans chercher à identifier la source. Une série de sifflements répétés, plus espacés, signale plutôt un danger terrestre : un renard roux, un chien, un promeneur. Les individus se redressent alors, observent, se rapprochent d’une entrée et attendent avant de disparaître. La vigilance repose généralement sur un ou deux animaux en position de guet pendant que les autres se nourrissent, un partage des rôles qui permet à la famille de manger sans jamais baisser totalement la garde.
On me demande souvent comment approcher les marmottes. La bonne question serait plutôt comment ne pas les déranger. Une colonie qui siffle est une colonie qui ne mange pas, et en montagne chaque journée de septembre compte pour passer l’hiver.
Thomas Mercier, naturaliste
L’hibernation : six mois de survie sous la neige
C’est la grande affaire de la vie d’une marmotte. Dès la fin septembre ou le début octobre, selon l’altitude et la météo, la famille regagne le terrier d’hivernage. Les marmottes bouchent alors les accès avec un mélange de terre, de cailloux et d’herbe sèche, formant un bouchon qui peut atteindre plusieurs mètres de long. Ce colmatage isole la chambre du froid extérieur, stabilise l’humidité et interdit l’entrée aux prédateurs. À l’intérieur, les animaux se blottissent les uns contre les autres sur un lit de foin. Puis le métabolisme s’effondre.
Les chiffres donnent le vertige. La température corporelle passe de 37 °C à 5 ou 6 °C, soit à peine plus que celle de la chambre. Le rythme cardiaque tombe de plus de 100 battements par minute à une dizaine. La respiration se réduit à une ou deux inspirations par minute, parfois entrecoupées de longues pauses. Dans cet état, la consommation d’énergie représente quelques pourcents seulement de la dépense normale. Mais l’hibernation n’est pas un sommeil continu : les marmottes se réveillent périodiquement, toutes les deux à trois semaines environ, remontent leur température à la normale pendant un à deux jours, puis replongent. Ces réveils coûtent très cher en énergie et représentent l’essentiel de la dépense hivernale. Leur rôle exact fait toujours l’objet de recherches, mais ils semblent indispensables au fonctionnement du système immunitaire, à l’élimination des déchets et à la consolidation de la mémoire.
L’hibernation collective change tout. En se serrant, les marmottes réduisent la surface de peau exposée et partagent la chaleur produite lors des réveils, qui sont d’ailleurs synchronisés au sein du groupe. Les jeunes de l’année, trop légers pour survivre seuls à un hiver alpin, doivent une grande part de leur survie à la présence des adultes et des subordonnés autour d’eux. Cette coopération donne un sens nouveau à la tolérance des dominants envers des individus qui ne se reproduiront pas : chaque corps supplémentaire dans la chambre est un peu de chaleur gagnée pour la descendance du couple. Comparée à celle du hérisson d’Europe, qui hiberne seul et se réveille au moindre redoux, la stratégie de la marmotte apparaît nettement plus sociale et plus verrouillée.
| Période | Ce qui se passe chez la marmotte | Enjeu vital |
|---|---|---|
| Avril | Sortie du terrier, l’animal est amaigri et le pelage terne | Retrouver rapidement de la nourriture fraîche |
| Avril à juin | Accouplement du couple dominant, gestation d’environ 5 semaines | Naissance calée sur le pic de végétation |
| Juin à juillet | Premières sorties des marmottons, allaitement puis sevrage | Croissance rapide avant l’automne |
| Juillet à septembre | Alimentation intensive, prise de poids pouvant doubler la masse | Constituer les réserves de graisse |
| Septembre | Récolte et transport de foin sec vers la chambre d’hivernage | Isoler le nid pour six mois |
| Octobre | Colmatage des entrées, entrée progressive en hibernation | Se couper du froid et des prédateurs |
| Novembre à mars | Hibernation entrecoupée de réveils tous les 15 à 20 jours | Consommer le moins d’énergie possible |
Reproduction et première année des marmottons
Le calendrier de reproduction est d’une précision imposée par la montagne. L’accouplement a lieu dans les jours qui suivent la sortie d’hibernation, entre avril et juin selon l’altitude, souvent alors que la neige couvre encore une partie de l’alpage. La gestation dure environ cinq semaines et la femelle met bas dans une chambre garnie d’herbe sèche, à l’abri du terrier d’été. La portée compte le plus souvent trois ou quatre jeunes, avec des extrêmes de deux à six. Les marmottons naissent nus, aveugles et pesant à peine une trentaine de grammes. Ils passent leurs six premières semaines sous terre, tétant une mère qui doit à la fois se refaire une santé et produire du lait, ce qui explique pourquoi les femelles reproductrices abordent souvent l’hiver suivant avec des réserves plus justes que les autres adultes.
Les premières sorties, en juin ou juillet, offrent l’un des plus beaux spectacles de la montagne d’été. Les jeunes explorent les abords du terrier, se poursuivent, se dressent maladroitement, se battent pour rire et testent les limites de la tolérance parentale. Ces jeux ne sont pas gratuits : ils construisent la coordination motrice, la connaissance du terrain et la place de chacun dans la hiérarchie familiale. Le sevrage intervient vers six semaines, puis les marmottons doivent grandir très vite. Un jeune trop léger en octobre a peu de chances de voir le printemps. La mortalité de la première année reste élevée, souvent voisine de la moitié des naissances, et elle augmente sensiblement lors des étés secs qui réduisent la qualité du fourrage disponible.
Que mange une marmotte ?
La marmotte est strictement herbivore, ce qui la distingue de nombreux rongeurs opportunistes. Son menu se compose de graminées, de légumineuses, de fleurs alpines, de jeunes pousses, de bourgeons et parfois de racines ou de bulbes. Elle privilégie les plantes jeunes et tendres, plus riches en protéines et en eau, ce qui la conduit à suivre au fil de l’été la ligne de fonte de la neige où la végétation redémarre. Un adulte peut ingérer plusieurs centaines de grammes de végétaux par jour en pleine période d’engraissement. Elle boit très peu, l’essentiel de son eau provenant de sa nourriture et de la rosée.
Un point mérite d’être souligné car il est souvent mal compris : la marmotte ne fait aucune réserve de nourriture. Elle ne stocke pas de graines dans son terrier comme le ferait un rongeur granivore. Le foin qu’elle transporte en septembre sert exclusivement de literie isolante, pas de garde-manger. Toute son énergie hivernale est stockée sous forme de graisse corporelle, ce qui rend la saison estivale absolument décisive. C’est aussi la raison pour laquelle le nourrissage par les promeneurs est particulièrement nocif : le pain, les biscuits, les fruits secs ou les chips ne correspondent en rien à ses besoins, perturbent une flore digestive adaptée à l’herbe et peuvent provoquer des troubles graves chez un animal dont la marge d’erreur physiologique est nulle.

Prédateurs, menaces et effets du changement climatique
Les prédateurs naturels de la marmotte sont peu nombreux mais efficaces. L’aigle royal est le plus emblématique : il prélève surtout des jeunes et des individus surpris loin d’un abri, et il représente dans certains massifs une part importante de son régime estival. Le renard s’attaque principalement aux marmottons, parfois en creusant les terriers superficiels. Le loup, le lynx, l’hermine et les chiens divagants complètent la liste. En France, l’espèce n’est pas protégée au niveau national et reste classée gibier, avec une chasse encadrée ouverte dans certains départements alpins, alors qu’elle bénéficie d’une protection totale à l’intérieur des parcs nationaux comme la Vanoise, les Écrins ou le Mercantour. Cette différence de statut selon le lieu surprend souvent les visiteurs.
La menace la plus préoccupante est cependant climatique, et elle agit de façon indirecte. La neige, en montagne, n’est pas seulement un obstacle : c’est une couverture isolante. Un manteau neigeux épais et précoce maintient le sol à une température relativement stable au-dessus du terrier. Quand l’enneigement arrive tard, reste mince ou disparaît tôt, la chambre d’hivernage se refroidit davantage et les marmottes doivent brûler plus de graisse pour tenir. Un suivi mené sur une vingtaine d’années dans les Alpes françaises a mis en évidence une diminution de la taille des portées associée à la réduction de l’enneigement et à une fonte plus précoce, les femelles sortant de l’hiver dans un état corporel dégradé. S’ajoutent des sécheresses estivales qui appauvrissent le fourrage au moment où il faudrait engraisser, et un dérangement humain croissant sur des alpages devenus très fréquentés. Dans les Pyrénées, où l’espèce sert de sentinelle du climat dans plusieurs programmes de suivi, des tendances à la baisse ont été signalées localement sans qu’une cause unique puisse encore être isolée.
Observer les marmottes sans les déranger
Bonne nouvelle pour les randonneurs : observer des marmottes ne demande ni matériel coûteux ni chance particulière, seulement un peu de méthode. Les meilleures périodes de la journée sont le début de matinée et la fin d’après-midi, l’animal se mettant volontiers à l’abri aux heures chaudes. De juin à septembre, cherchez les pelouses rases parsemées de blocs, repérez les monticules de terre fraîche qui signalent une entrée, puis installez-vous à distance et restez immobile. Quelques principes simples suffisent à transformer une observation subie en observation réussie.
- Restez sur les sentiers et gardez au moins une trentaine de mètres de distance, davantage si les animaux se dressent ou sifflent.
- Tenez votre chien en laisse : sa seule présence suffit à vider un alpage de ses marmottes pour plusieurs heures.
- Ne nourrissez jamais un animal sauvage, même s’il s’approche : les marmottes habituées à l’homme deviennent plus vulnérables et perdent leur méfiance vis-à-vis des prédateurs.
- Préférez des jumelles à un téléphone : approcher pour photographier de près coûte à l’animal du temps d’alimentation.
- Parlez bas et évitez les gestes brusques ou les vêtements aux couleurs très vives qui déclenchent la fuite à grande distance.
- En septembre, redoublez de discrétion : chaque dérangement en période d’engraissement se paie sur la survie hivernale.
La marmotte souffre d’être trop sympathique. Parce qu’elle est ronde, visible et qu’elle ne fuit pas toujours, on la traite comme un animal de parc animalier alors qu’elle joue sa vie sur cinq mois d’herbe. Le geste le plus utile que vous puissiez faire pour elle en montagne est d’une simplicité déconcertante : vous asseoir, vous taire et la laisser manger. Une colonie que l’on observe sans qu’elle siffle est une colonie qui vous a accepté dans son paysage, et croyez-moi, c’est un bien meilleur souvenir qu’une photo prise à trois mètres d’un animal terrorisé.
Questions fréquentes sur la marmotte des Alpes
Combien de temps la marmotte hiberne-t-elle ?
Environ six mois, généralement d’octobre à avril. La durée exacte varie selon l’altitude, l’exposition du terrier et l’enneigement : en altitude élevée ou lors d’un hiver long, l’hibernation peut dépasser sept mois.
Pourquoi la marmotte siffle-t-elle ?
Pour prévenir sa famille d’un danger. Un cri unique et très aigu signale plutôt un rapace, une série de sifflements répétés un danger venu du sol. Ce n’est jamais une marque de curiosité ou de jeu.
Peut-on adopter une marmotte comme animal de compagnie ?
Non. Il s’agit d’un animal sauvage dont la détention est strictement encadrée et qui ne peut satisfaire ses besoins vitaux en captivité domestique, notamment son cycle d’hibernation et sa vie sociale.
La marmotte est-elle dangereuse ?
Elle ne présente aucun danger pour un promeneur qui la respecte. En revanche, ses incisives sont puissantes et un animal habitué à être nourri peut mordre sérieusement une main tendue. Raison de plus pour ne jamais la nourrir.
Quelle différence entre hibernation et hivernation ?
L’hibernation implique une chute profonde et prolongée de la température corporelle et du métabolisme, comme chez la marmotte. L’hivernation désigne un simple ralentissement avec des réveils fréquents, comme chez l’écureuil ou le blaireau.
Où voir des marmottes en France ?
Dans l’ensemble des Alpes, avec de fortes densités dans les parcs nationaux de la Vanoise, des Écrins et du Mercantour, mais aussi dans les Pyrénées où elles ont été réintroduites, ainsi que dans certains secteurs du Massif central, du Jura et des Vosges.
La marmotte est-elle une espèce menacée ?
Ses populations restent globalement abondantes et l’espèce n’est pas classée menacée à l’échelle européenne. Les inquiétudes portent sur des tendances locales liées au climat, au dérangement et à la dégradation des alpages plutôt que sur un risque d’extinction immédiat.
Un thermomètre vivant de la montagne
La marmotte des Alpes concentre en un seul animal beaucoup de ce qui rend la faune de montagne fascinante : une physiologie extrême, une vie sociale complexe, une histoire de retour réussi dans les Pyrénées et une sensibilité très fine aux variations de son environnement. C’est précisément cette sensibilité qui en fait aujourd’hui un indicateur précieux : parce que sa survie dépend directement de la neige, de la date de fonte et de la qualité de l’herbe, elle enregistre dans ses portées et dans son poids d’automne des changements que nous percevons mal autrement. La prochaine fois qu’un sifflement vous arrêtera sur un sentier d’alpage, prenez le temps de vous asseoir. Vous n’observerez pas seulement un gros rongeur roux : vous regarderez fonctionner l’un des systèmes de survie les plus aboutis d’Europe.
Naturaliste de terrain, Thomas explore la faune sauvage et les grands enjeux de biodiversité. Il rédige les dossiers de fond et l’actualité environnementale de Farmicroc, toujours avec rigueur et curiosité.

